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Au procès France Télécom : «Moi aussi, j’ai tenté de mettre fin à mes jours»

logo de Liberation Liberation 07/05/2019 Chloé Pilorget-Rezzouk
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Récit du premier jour du procès inédit «d’un harcèlement moral organisé à l’échelle d’une entreprise par ses dirigeants» qui s'est ouvert ce lundi au Palais de justice de Paris.

Il a fallu batailler des coudes pour entrer dans la salle d’audience, pourtant la plus grande du Palais de justice de Paris. Dès l’heure du déjeuner, une longue file s’était formée - promesse d’une attente toute aussi longue. Ils étaient plusieurs centaines, salariés actuels et anciens, syndicats ou associations, sur le parvis. Les uns espérant «des excuses publiques et sincères», les autres «une jurisprudence» qui ferait reculer «le sentiment d’impunité chez les patrons voyous». La plupart vêtus d’un tee-shirt, où l’on pouvait lire cette expression de l’ex-PDG de France Télécom, Didier Lombard, devenue tristement célèbre : «Par la fenêtre ou par la porte».

Ce lundi s’ouvrait un procès historique. Celui «d’un harcèlement moral organisé à l’échelle d’une entreprise par ses dirigeants», dixit les juges d’instruction dans leur ordonnance de renvoi. En l’occurrence, la mise en place d’une politique de management visant à réduire drastiquement les effectifs au sein de France Télécom (devenue Orange), durant la deuxième moitié des années 2000. C’est une qualification «hors norme, inconnue pénalement jusque-là», soulignera Cécile Louis-Loyant, la présidente de la 31e chambre correctionnelle. Appelé à la barre donc, le triumvirat de l’époque : Didier Lombard, Louis-Pierre Wenes et Olivier Barberot. Les cols blancs, aujourd’hui retraités, sont soupçonnés d’avoir instauré une organisation du travail visant «à déstabiliser les salariés et à créer un climat professionnel anxiogène». Quatre cadres, dont certains travaillent encore dans l'entreprise, sont jugés à leurs côtés pour «complicité» de ce délit.

66 tomes, 39 victimes

Dans une introduction très solennelle mais non dénuée de pédagogie, la présidente rappelle les quatre années d’enquête, le quasi-million de pages d’auditions, les 66 tomes du dossier, ses 4164 cotes et ses 220 scellés… Une instruction fouillée et tentaculaire, à l’issue de laquelle les magistrats ont retenu les cas de 39 victimes de ce harcèlement moral. Parmi elles, «19 ne pourront être entendues parce qu’elles se sont suicidées. Elles ne seront pas absentes des débats», assure la magistrate à l’attention des familles.

Pendant plus d’une demi-heure, Cécile Louis-Loyant égrène les noms des parties civiles. A l’appel de l’un d’eux, un avocat se lève : «Madame est décédée.» Le temps de la justice n’est pas celui des victimes. Cette mère ne verra jamais le tribunal examiner le cas de son fils, Nicolas Grenoville, retrouvé pendu en août 2009 dans son garage avec un câble de l’entreprise. Et ces mots : «Je ne supporte pas ce job et France Télécom s’en fout.» D’un pas uni, c’est au tour d’Hélène Louvradoux et ses quatre enfants de s’avancer. L’époux et père s’est immolé par le feu sur le parking de l’entreprise, à Bordeaux, au printemps 2011. Puis, une femme se présente à la barre. Sa voix se brise. «Moi aussi, j’ai tenté de mettre fin à mes jours.» En burn-out depuis des années, elle demande à être entendue «expressément», dit que cela fait partie de «(sa) guérison». Même dix ans après les faits, le tribunal le sait : «Une émotion sourde ou violente» planera inévitablement sur les débats. A la demande du parquet, une psychologue sera disponible tout au long des audiences. 

Quarantaine d’audiences

Ces dernières semaines, 119 nouvelles parties civiles ont demandé à se constituer. Ce qui n’est pas du goût des avocats de la défense. «Certaines ont déjà été examinées lors de l’instruction, mais n’ont pas été retenues par les magistrats», pointe Me Chemarin, citant trois cas écartés. A son tour, Me Patrick Maisonneuve tance : «On a battu le rappel ! Il fallait faire masse, faire remplissage montrer, qu’il y avait beaucoup de plaignants.» L’avocat de Didier Lombard, Me Jean Veil, lui, prévient tout de go : ils feront appel, si ces constitutions tardives de parties civiles sont acceptées. Un murmure parcourt le fond de la salle comble.

Après en avoir délibéré, le tribunal a annoncé qu’il entendrait les personnes l’ayant demandé et trancherait plus tard sur ces constitutions. Comme l’a expliqué la présidente, les magistrats ont désormais jusqu’au 12 juillet - soit une quarantaine d’audiences - pour «comprendre» : «Comprendre le fonctionnement d’une entreprise qui, à l’époque, comptait plus de 100 000 salariés, soit le nombre d’habitants d’une ville comme Montreuil ; comprendre pourquoi des salariés ont déposé plainte contre leur employeur ; comprendre pourquoi certains se sont suicidés en laissant des mots accusateurs.»

Des syndicalistes manifestent devant le tribunal de Paris le 6 mai 2019 pour le premier jour du procès de France Télécom. Photo Lionel Bonaventure. © LIONEL BONAVENTURE Des syndicalistes manifestent devant le tribunal de Paris le 6 mai 2019 pour le premier jour du procès de France Télécom. Photo Lionel Bonaventure.

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